Sangkat Koh Trong 1, ville de Kratié, Province de Kratié, Cambodia

Histoire

Histoire de la région de Kratié

La région actuelle de Kratié et en particulier les berges du Mékong était l’une des plus peuplées du Cambodge pré-Angkorien divisé à l’époque en deux royaumes : le « Tchen-la de terre » situé sur le moyen Mékong au nord de la chaîne des Dangrêk, et le « Tchen-la d’eau » correspondant à peu près au Cambodge actuel et au delta du Mékong. Ce dernier était lui-même morcelé en plusieurs royaumes ou principautés : la plus importante était celle de Çambhupura (Sambor sur le Mékong), fondée en 716 par Puskaraiksa.
Le centre du pays des Kambujas semble avoir été primitivement la région voisine de la rive nord-est du Grand Lac (C-C: la région de Kompong Thom).
Ses premiers rois connus, probablement vassaux du Fou-nan, sont Çrutavarman et Çresthavarman (Ve siècle ?). C’est à ce dernier, en raison de la similitude des noms, qu’on peut attribuer la fondation sur le moyen Mékong de la ville de Çresthapura, sur le site de Basak ou plus correctement Champasak au Laos actuel.
Il a été trouvé en ce lieu une inscription au nom d’un roi Devanïka qui semble devoir être identifié au roi cham nommé par les Chinois Fan Chen-tch’eng (env. 455-472). La fondation de Çresthapura pourrait avoir été consécutive à la conquête du pays sur les Chams, ce qui confirmerait la tradition orale ayant encore cours chez les Cambodgiens, et d’après laquelle le royaume khmer se serait constitué aux dépens des Chams installés à Champasak.

Cette fondation aurait été accompagnée de l’institution d’un culte au pied de la colline de Vat Ph’u qui domine Champasak et porte à son sommet un énorme linga naturel, formé par un monolithe auquel la colline doit son nom sanskrit de Lingaparvata, « La montagne du linga ».
Le culte de ce linga nommé Bhadreçvara est attesté au cours des siècles par l’épigraphie ; au vue siècle, un texte chinois rapporte que  » près de la capitale (du Tchen-la) est une montagne nommée Ling-kia-po-p’o (Lingaparvata) au sommet de laquelle s’élève un temple toujours gardé par mille soldats et consacré à l’esprit nommé P’o-to-li (Bhadre[çvara]) auquel on sacrifie des hommes. Chaque année, le roi va dans ce temple faire lui-même un sacrifice humain pendant la nuit « .
Ce nom de Bhadreçvara qui était, a-t-on vu plus haut, le nom du linga royal installé au IV° siècle dans le principal sanctuaire de My-sön par le roi cham Bhadravarman, a pu être choisi par Çresthavarman pour marquer sa victoire sur les Chams de Champasak.
Quoi qu’il en soit, c’est une princesse issue de la famille maternelle de Çresthavarman, à laquelle un texte tardif donne le nom de Kambujaraalaksmï,  » la Fortune des rois Kambuja « , qui transmit à son époux Bhavavarman l’héritage de Çresthavarman. La seule date connue de Bhavavarman est 598. Dans les inscriptions de son frère Citrasena qui lui succéda sous le nom de Mahendravarman, il est présenté comme un petit-fils du  » monarque universel « , c’est-à-dire apparemment du roi du Fou-nan, le seul souverain régnant sur la péninsule qui pût alors prétendre à ce titre.

Dans la seconde moitié du VI° siècle, de concert avec son frère Citrasena, Bhavavarman agrandit vers le nord, sans doute aux dépens du Champa, son territoire le long du Mékong jusqu’à l’embouchure de la rivière Mun, et dans le sud du plateau de Kôrat, où ils ont laissé des inscriptions commémorant leurs conquêtes. Ils se tournèrent ensuite, ou simultanément, contre le Fou-nan et poussèrent au sud le long du Mékong jusqu’à Kratié, et à l’ouest jusqu’au delà du Grand Lac. Les historiens chinois attribuent cette conquête au seul Citrasena (Tche-tosseu-na), indiquant peut-être par là qu’il était responsable des opérations militaires. Les raisons de cette agression contre le Fou-nan, dont on a vu que Bhavavarman et son frère étaient vraisemblablement originaires, sont mal connues. A supposer que l’occasion leur en ait été donnée par l’irrégularité de l’avènement de Rudravarman, fils d’une concubine et meurtrier de l’héritier légitime, deux hypothèses se présentent : ou bien Bhavavarman représentait la branche légitime et profita de la disparition de Rudravarman pour faire valoir ses droits au trône du Fou-nan; ou bien au contraire Bhavavarman, petit-fils de Rudravarman, défendit les droits hérités de son grand-père contre un essai de restauration de la branche légitime. Cette querelle dynastique s’accompagna peut-être de motifs religieux. Le pèlerin chinois Yi-tsing qui écrivait à la fin du VII° siècle, dit en effet qu’au Fou-nan, autrefois  » la loi du Buddha prospéra et se répandit, mais aujourd’hui un roi méchant l’a complètement détruite et il n’y a plus du tout de bonzes « . Si l’on se rappelle ce qui a été dit de la prospérité du bouddhisme au Fou-nan aux V°-VI° siècles, et si l’on considère que l’épigraphie des conquérants du Fou-nan et de leur successeur est exclusivement çivaïte, on est tenté d’identifier Bhavavarman (ou son frère) au  » méchant roi de  » de Yi-wing.

On a insisté sur les événements qui amenèrent la fondation du Tchen-la parce qu’il est intéressant de connaître les influences qui ont favorisé la formation de la civilisation khmère. Celle-ci va en effet dominer pendant plusieurs siècles le sud et le centre de la péninsule, et lors de son déclin elle transmettra aux jeunes États qui succéderont à l’empire khmer la plupart de ses éléments constituants. Héritiers du Fou-nan pour une bonne partie de la civilisation matérielle, notamment en matière d’hydraulique agricole, aussi bien que spirituelle pour tout ce qui concerne l’art, les religions et la conception de la royauté universelle, redevables au Champa de certaines formules architecturales, authentiques représentants de la civilisation indienne, les Kambujas garderont de leurs origines géographiques le souci de localiser le centre de leur pouvoir politique sur la rive nord du Grand Lac, régulateur de l’irrigation et inépuisable vivier.